Des fois, le monde est vraiment très petit. J’étais installée depuis quelques minutes dans le bar du TGV 5221, et qui je voyais passer? Un écrivain de Moncton. Au départ, c’est Fayo que j’ai croisé sur le quai. Et depuis, toute une série de musiciens de Moncton et les environs, une gérante d'artistes, une représentante de la SNA. Il faut dire que le coup était prévu : j’avais rendez-vous avec la délégation acadienne à Dax, où j’allais prendre l’autobus en direction de Capbreton. Au programme, quelques jours d’observation participante aux Déferlantes francophones, où l’Acadie est présente depuis neuf ans déjà. Cette année, toute une brochette d’artistes franco-canadiens se sont succédés sur la scène : Marc Lemyre, Marcel Aymar, Damien Robitaille, Joseph Edgar, Marie-Jo Thério, Dobacaracol, Mes Aïeux, Thomas Hellman, d’autres trop nombreux pour les nommer tous. J'exagère à peine en disant que mon enregistreuse n'a pas dérougi de la semaine. Car avant même d'être spectatrice aux Déferlantes, je suis chercheure, et c'est en chercheure justement que j'étais présente sur l'événement. Ah, si tous les terrains de recherche pouvaient être si agréables!C’est dans cet esprit et ce contexte que j’arrivais à Dax sur le TGV de 19h15 le 25 juillet. Le directeur des Déferlantes francophones m’y avait donné rendez-vous par courriel en me disant que je pouvais prendre la navette avec la délégation acadienne pour Capbreton, à quarante minutes au sud de Dax, où se déroulerait la neuvième édition de son festival. Une fois passées les premières formalités, on a voulu en savoir un peu plus sur la personne que je suis, et tout l’entourage a su peu à peu que je prépare une thèse de doctorat sur la circulation des artistes acadiens dans les réseaux de diffusion du spectacle francophones (l'enthousiasme avec lequel sera accueillie la nouvelle de ce projet ne cessera pas de m'étonner tout au long de mon séjour). Ce renseignement apporté, la discussion s’est poursuivie comme si rien n’était (à mon grand soulagement), à cette différence près qu’elle se déroulait désormais sur un registre plus familier.Arrivé sur Capbreton, la navette a fait un détour pour nous montrer la mer – avant-goût des séances de baignade qui suivraient – puis nous a amenés au Lycée, où j’allais loger avec les artistes. Au fond du couloir, j’établissais un lieu de résidence provisoire derrière une porte sur laquelle on pouvait lire « Sonya Malamerta » (j’ai rayé le « merta » au stylo et l’ai remplacé par les lettres qu’il faut). Le temps de poser mes valises et m’essuyer le front puisqu’il régnait sur la France une chaleur infernale, j’ai filé avec tout le monde à un souper de réception à la Pergola, un restaurant du coin où allaient se dérouler tous les repas du midi. Autour d’une bouteille de vin rouge sans fond, la soirée a été passée en compagnie de Gab, Mario, Marc, Suzanne, Steve et Rémi, ces gens qui m’entouraient à la table.
Photo : Yasmina KLM
Le reste de la semaine - je vous épargne tous les détails - a été consacré à mille et une discussions avec des gens généreux, attentionnés, sensibles. Mes journées de travail s'entamaient typiquement vers 13h, quand je filais après une grasse matinée pour la Pergola dîner et faire quelques entretiens. Vers 15h, je filais invariablement pour la mer en attendant le premier spectacle de la journée, en bord de mer justement, à 17h30. Suivait une autre séance de baignade, suivi du souper/cauchemar de végétarienne à 19h30 (la pauvre serveuse me connaissait bien à la fin de la semaine et me filait de la baguette pour que je puisse m'improviser des sandwichs pendant que les autres mangeaient du coeur de canard, des ailes de poulet ou du poisson). Le spectacle suivant commençait vers 21h dans la salle tout à côté de l'espace où nous soupions, puis à minuit trente, c'est le gros JAM (ou boeuf comme disent les Français, quelqu'un peut me dire pourquoi?). Moi qui suis d'ordinaire si *sage*, j'ai vu maints levers de soleil à Capbreton, j'ai mangé des croissants tout frais sortis du four à l'ouverture de la boulangerie en passant me coucher.
Cette semaine passée à Capbreton à déferler parmi les artistes franco-canadiens m'a appris quelque chose de très précieux. Dans un milieu comme le mien, où les résultats priment, où les projets se succèdent, où la rentabilité est prisée, pour ne pas dire exigée, nous sommes peut-être plusieurs à avoir oublié l’importance de notre engagement sur le long terme en tant que chercheurs. Or j’ai l’impression, en faisant le bilan de ce premier séjour aux Déferlantes francophones, que c’est en multipliant les contacts, en prenant le temps de s’investir dans le quotidien des gens - non pas artificiellement mais pour vrai - , qu’on accède à de précieux éléments d’information qui peuvent nous permettre de saisir de précieuses informations qui donnent tout un sens aux situations qui retiennent notre attention. Ces quelques derniers jours, j’ai fêté, crié, ri, mangé avec les délégués et les artistes des Déferlantes. Jusqu’aux petites heures du matin, j’ai beaucoup échangé avec eux. Toujours sur un registre informel, nos discussions ont été des plus enrichissantes : pour moi, une fenêtre s’est ouverte sur leur monde (et peut-être pour eux aussi, c'est eux qui vous le diront). Leurs préoccupations professionnelles, leurs parcours, leurs projets d’avenir, peu à peu m’ont été dévoilées. Par pudeur, j’ai attendu quelques jours avant de sortir l’enregistreuse. Ma préoccupation première était de rencontrer les gens, tout simplement, savoir qui ils étaient et leur expliquer peu à peu les questions que je me pose comme chercheure. La stratégie a été bonne je crois : une fois l’enregistreuse partie, les échanges gardaient l’esprit de convivialité qui les habitaient aussi aux petites heures du matin. Parfois, l’enregistreuse est restée dans mon sac : en ces moments, on me répondait avec honnêteté des réponses parfois difficiles sur les rapports avec les partenaires français, les artistes québécois, les problèmes d’organisation et de subventions. Ces renseignements resteront toujours confidentielles, et auront ceci d’utile qu’ils me guideront, je crois, dans mes observations futures.